La voie de la non-violence, Gandhi


Gandhi était un homme politique et un philosophe indien.

Il naît en Inde à Porbandar, au Gujerat, le 2 octobre 1869. Il fait ses études à Londres où il est avocat. Ensuite, il passera vingt ans en Afrique du Sud où il défendra la communauté indienne immigrée des discriminations raciales.
En 1914, il retourne dans son pays natal afin de mettre fin à l’exploitation coloniale dont il est victime. Il y parviendra en 1947, année de la proclamation de l’indépendance de l’Inde, grâce à des programmes de non-coopération comme le boycott des écoles et produits britanniques ainsi que par des manifestations silencieuses comme « la marche du sel ».
Malheureusement, il ne parviendra pas à empêcher la rupture de l’Union sacrée qui divisera l’Inde en deux Etats : l’un hindou, l’autre musulman.
Le Mahatma (ou Grande âme en sanskrit) sera assassiné par un extrémiste hindou le 30 janvier 1948.
« La vie de Gandhi a ses racines dans la tradition religieuse de l’Inde, en faisant porter l’accent sur une recherche passionnée de la vérité, un profond respect de la vie, un idéal de détachement, en se montrant disposé à tout sacrifier à la connaissance de Dieu ». Tels sont les propos de Sarvepalli Radhakrishnan, philosophe et ami de Gandhi, recueillis une dizaine d’années après sa mort.

Le 2 novembre 2006, M. Jean Charest, premier ministre du Québec, a inauguré le dévoilement du buste de Gandhi « pour commémorer la mémoire de ce grand Homme ». Il souligne le caractère universel de son œuvre et la noblesse de ses valeurs pacifistes et humanistes. Le message de Gandhi doit « continuer d’être la lanterne qui éclaire notre monde encore trop menacé par les conflits et les injustices ». Le rayonnement de Gandhi dans le monde n’est pas à mettre en doute et doit rester une source d’inspiration.
Comme l’avait déclaré Albert Einstein « Les générations à venir auront peine à croire qu’un tel homme ait existé en chair et en os sur cette terre ».
« Je voudrais simplement raconter l’histoire de mes nombreuses expériences avec la Vérité ». Gandhi choisit de nous faire partager ses expériences puisque ce sont elles qui lui ont procuré l’énergie pour mener à bien son action politique.
Son attitude est « celle d’un savant ».
En effet, il ne donne à ses expériences aucune valeur définitive et est prêt à les remettre en question. Il nous livre ses expériences non pas afin qu’elles servent de modèle mais afin qu’elles soient utiles à tous. Même si cela n’était pas sa volonté première « ce récit aura la forme d’une autobiographie » car « il vit, et ensuite, il dit aux autres comment il leur est possible de vivre de la même manière » selon son collègue S. Radhakrishnan.

« Ma vie est sans secret ». Ce livre s’apparente donc bien à une « voie » que chacun est libre d’emprunter. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’aux yeux de Gandhi la non-violence est le moyen de connaître la Vérité, c’est-à-dire Dieu. La Vérité détermine sa ligne de pensée et d’action : « dans la Réalité il n’est rien, il n’existe rien que la vérité». De même, il faut considérer l’entrée en politique de Gandhi comme un acte religieux, c’est-à-dire un acte de conviction : « j’ai toujours dit que ma politique est soumise à ma religion».

I]Les expériences politiques de Gandhi


C’est à Londres que Gandhi obtient son diplôme d’avocat en 1891. Il exerce d’abord à Bombay mais saisit la chance de « découvrir un autre continent » et part pour l’Afrique du Sud ; d’autant plus qu’il prit « pour aversion ce métier d’avocat qui exigeait beaucoup plus de mise en scène que de connaissances ».
Alors qu’un coiffeur anglais refuse avec mépris et légalement de lui couper les cheveux, Gandhi se retrouve confronté directement aux discriminations raciales. Il décide alors « d’attaquer ce mal à la racine tout en acceptant les épreuves que cela (lui) occasionnerait ».
Il décide de se faire porte-parole des Indiens d’Afrique du Sud à une époque où il existait un « droit d’emprunter les trottoirs ».
Gandhi explique à ses auditeurs que « c’est sur la conduite d’un petit groupe d’Indiens qu’on jugeait des millions de compatriotes ». Par son métier, il a su aider les Indiens victimes de discriminations et ils ne tardèrent pas à le considérer comme leur ami.
Il explique son dévouement à la communauté comme une réponse aux exigences de sa vie intérieure elle-même au service de sa propre religion. Plus précisément, « c’était là le seul moyen pour aller à Dieu ». Il jouera notamment un rôle important dans la supposée « révolte » des Zoulous en 1906 lorsqu’il s’apercevra en arrivant sur place qu’il s’agissait non pas d’une guerre mais d’une « véritable chasse à l’homme ».
On connait l’action de Gandhi face à l’Empire britannique. Il revendique tout comme Nehru la Swaraj ou l’indépendance complète de l’Inde. A ce sujet, Gandhi déclare dans ce livre qu’il considère, après un long travail, être « incapable de haïr qui que ce soit ». Seulement il hait « le mal sous toutes ses formes ». Il déclare également « je hais la manière dont on exploite l’Inde » et « J’ai en horreur le régime que les Britanniques ont établi en Inde ». Cependant, il affirme ne pas haïr les Anglais. En effet, Gandhi déclare « tu dois haïr le péché mais non le pécheur ». A la suite de l’Indépendance de l’Inde en 1947, Gandhi affirme que « la division de l’Inde entre Union indienne et Pakistan s’est produite en dépit de mes interventions. J’en ressens comme une blessure. »


II] Les expériences spirituelles de Gandhi


On distingue deux grandes lignes dans la foi de Gandhi. Dans un premier temps, nous allons aborder l’Ahimsa, soit la non-violence ou également « force de l’amour ». « La non-violence est la loi de notre espèce, comme la violence est la loi de la brute. L’esprit somnole chez la brute qui ne connaît pour toute loi que celle de la force physique. La dignité de l’homme exige d’obéir à une loi supérieure : à la force de l’esprit ». L’ahimsa est un concept religieux. C’est le seul moyen d’arriver à la Vérité.
« Il est facile d’énoncer les nobles principes de cette doctrine. Toute la difficulté est de la comprendre et de la mettre en pratique dans un monde en proie aux passions, à la violence et à la haine ».
Dans ce livre, Gandhi nous fait d’ailleurs part de sa première expérience personnelle de non-violence. Alors qu’il est loin de l’ashram, ou lieu retiré où des gens animés d’un même idéal (ici ahimsa) mènent une vie communautaire, Gandhi apprend que deux des pensionnaires ont commis une faute grave contre la morale. Dans cette quête de la vérité ou Satyagraha, Gandhi pense qu’il n’y a qu’un moyen de faire comprendre aux coupables la gravité de leur faute : « je devais m’imposer à moi-même une pénitence » soit un jeune de 7 jours et le vœu de ne prendre qu’un repas par jour pendant quatre mois et demi.
Gandhi estime qu’il faut aussi se méfier de l’opinion courante et erronée que l’on se fait de l’ahimsa. En effet, pour lui nous avons « endormi notre conscience » et nous sommes devenus insensibles à des formes plus insidieuses de la violence comme « les paroles méchantes, les jugements sévères, la malveillance, la colère, le mépris, et le désir de cruauté. »
Finalement, la non-violence a une vocation universelle. Gandhi déclare que « maltraiter ne serait-ce qu’un seul être humain, c’est porter atteinte à ces forces divines et nuire, de ce fait, aux autres hommes. ».

Paul Ricoeur ajoutera d’ailleurs que « si la non-violence est la vocation de quelques-uns, elle doit apparaître comme le devoir de tous ».
Selon Ramin Jahanbegloo, auteur de Penser la non-violence publié en 1999 par l’UNESCO, « la non-violence se présente dans l’histoire à la fois comme un refus de la violence institutionnelle et comme une « éthique de conviction » qui vise à faire valoir la dignité humaine en proposant une vision morale du monde ».
Il considère deux types de non-violence.
Premièrement, la non-violence dite « stratégique » ou la réponse spontanée d’une population mise dans une situation jugée intolérable. On retiendra comme exemple Nelson Mandela et sa lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud ainsi que le combat de Vaclav Havel et Lech Walesa face au régime communiste pour la Tchéquie et la Pologne réciproquement. Cette forme de non-violence cherche à transformer l’espace public de la société civile.
Ensuite, il dépeint la « non-violence spirituelle » qui correspond à la pensée de Gandhi et à celle de Martin Luther King. Il s’agit d’une non-violence « de conviction voire de conscience ». Elle se présente comme un impératif catégorique adressée à l’individu fondée sur une conviction éthique ou religieuse. « Son action est donc marquée par l’affirmation de son identité religieuse ».

On comprend que par le partage le plus absolu de ses expériences, Gandhi nous ouvre « la voie de la non-violence ». En effet, c’est le seul moyen de prendre le chemin de la Vérité. Dans Ce que Gandhi a vraiment dit publié en 1969, Jean Herbert explique que pour Gandhi, la Vérité et la non-violence sont « les deux faces d’une même médaille.»

Dans un second temps, Gandhi nous fait part de son autre expérience spirituelle : le Brahmacharya ou la vie d’ascèse. « Une fois pris dans le tourbillon de la politique, je me suis demandé ce qu’il fallait faire pour rester intègre et fidèle à la vérité […] il me fallait renoncer à toute richesse et me défaire de toute possession ». Gandhi affirme trouver un chemin de la Vérité par le végétarisme et l’abstinence. En effet, selon lui « on ne doit pas manger pour le plaisir du palais mais pour garder au corps toute sa vigueur ».
Dans cette même démarche, Gandhi affirme que « le jeûne m’apparut alors comme pouvant être aussi bien une source de plaisir qu’un moyen d’ascèse » et également « un moyen pour arriver à se contrôler ».
C’est en Angleterre où, malgré la tentation, Gandhi se résolut à être végétarien et à défendre la cause du végétarisme. C’est surtout après la lecture du Plaidoyer pour le Végétarisme de Salt qu’il devint un « végétarien convaincu ». Il créa même un club végétarien dans son quartier de Bayswater.

Parallèlement, Gandhi estime que la sexualité n’a pour seul but non pas le seul plaisir charnel mais de « répondre au désir d’avoir un enfant ».
De même, il pense que « le comble de l’ignorance est de croire que l’acte sexuel répond à une nécessité indépendante de toute considération » comme c’est le cas lorsque l’on dort ou l’on mange.
« Le monde est un miroir où Dieu aime à voir jouer les reflets de Sa propre gloire ». Sachant cela et étant persuadé de ce bien-fondé, l’activité sexuelle devra donc être contrôlée. C’est en 1906 que Gandhi atteint le stade ultime de Brahmachari en prenant une décision qui fut très difficile : la renonciation à tout rapport sexuel avec sa femme. Selon lui « ma fidélité à ce vœu m’a comblé de joie et d’émerveillement ».

III ] L’expérience religieuse de Gandhi

Gandhi avait lu et étudié de nombreuses religions comme le Christianisme, l’Islam, le Bouddhisme. A un moment où il hésita entre l’Hindouisme et le Christianisme, il sentit finalement que « seule la religion hindoue (le) conduirait au salut ».
Le but de Gandhi est le Moshka ou « l’accomplissement de soi et la vision de Dieu face à face ». En effet, cela représente l’essence même de sa vie : « à cette fin je tends de tout mon être, par ma vie et par mes actes ». Il s’agit d’une volonté de détachement de tout lien terrestre qui se matérialise par la pratique de ces expériences spirituelles vues ci-dessus. On se rend compte que Gandhi était profondément religieux ; pour lui la religion c’était sa « volonté de servir ».

Gandhi était également
Un homme respectueux des femmes : il estime que l’épouse est à la fois la « compagne et la collaboratrice » de l’homme. Il ajoute également : « si la non-violence est la loi de l'humanité, l'avenir appartient aux femmes. Qui peut faire appel au cœur des hommes avec plus d'efficacité que la femme ?». « Je n’ai donc jamais hésité à porter secours ou à rendre service à une personne de sexe opposé ». D’ailleurs, les musulmanes se sentaient en sûreté en sa présence tant elles ne se voilaient pas le visage.
Un homme humble qui se dévoile : à l’image de Montaigne et son fameux « Je suis moi-même la matière de mon livre », Gandhi n’hésite pas à aborder des sujets intimes.
Il nous confesse que depuis tout jeune c’est une personne timide. Il nous fait part de ses faiblesses d’homme tout simplement : « j’étais complètement perdu dès que je devais parler en public » ; « je n’ai jamais pu me défaire de cette timidité ».
De plus, il nous raconte qu’il fut marié à l’âge de treize ans ; il nous fait partager son intimité. Il ajoute d’ailleurs qu’il ne trouve « aucun argument moral » en faveur de cette pratique traditionnelle.

« C’est d’amour dont j’ai besoin, non de prestige ». Il ne concevait pas qu’on puisse l’appeler Mahatma ou Grande Ame car selon lui il ne le méritait pas : « l’adoration que la foule irréfléchie a pour moi me rend littéralement malade ». Il ne voulait pas de « Gandhisme ».

Un homme plein d’amour : Gandhi avait une foi exemplaire en l’homme : « Toutes mes actions ont leur source dans mon amour inaltérable de l’humanité ». Il affirme que « l’homme est fait pour aller toujours plus haut ». « Je tolère à mon tour les défauts du monde jusqu’à ce que je trouve ou ménage le joint qui me permettra d’y porter remède ».

L’assassinat de Gandhi


Mohandas K. Gandhi fut assassiné le 30 janvier 1948 à Delhi par un jeune Brahmane. Ce dernier appartenait au parti orthodoxe. On estime qu’il a perpétré ce crime à cause de son inquiétude face à l’hostilité de Gandhi envers les institutions traditionnelles comme le système de castes. En effet, il considérait le problème des intouchables comme « la plus grande tare de l’Hindouisme. »
Le mystère plane déjà autour de la sagesse de Gandhi mais le mythe se renforce par la prédiction de son propre assassinat. En effet, il déclara la veille de son assassinat : « Si on devait m’abattre d’une balle et que je sois capable d’y faire face sans broncher tout en consacrant mon dernier soupir au nom du Créateur, alors je n’aurais pas prétendu vainement être un homme de Dieu ».




Romain Rolland, notamment par son ouvrage Gandhi de 1924, contribuera à faire connaître Gandhi en Occident. Ils se rencontreront d’ailleurs en 1931. Dans La voie de la non-violence, Gandhi évoque son empressement de revoir Romain Rolland qui l’a réinvité en Europe. Ce « sage d’Occident » estime qu’au nom de la vérité leur rencontre ne mérite pas une interruption de l’activité de son ami en Inde.
La non-violence gandhienne ainsi que celle de Martin Luther King influencera la création des deux plus anciennes organisations pacifistes aux Etats-Unis Fellowship of Reconciliation (1915) et War Resister League (1923). Notons que 2001-2010 a été désignée comme la décennie internationale pour la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde.
En conclusion, on perçoit la réelle importance de la philosophie de la non-violence par une citation d’Eric Weill qui déclare dans son ouvrage Philosophie politique de 1956 que « la non-violence, dans l’histoire et par l’histoire, est devenue le but de l’histoire et est conçue comme son but ».


Dans un contexte mondial et humain de plus en plus tendu, la « voie » de Gandhi mérite décidément bien plus de résonance.

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